• ➤ "Barbe Bleue" et disparitions d'enfants au XVè siècle

    ➤ "Barbe Bleue" et les disparitions d'enfants au XVè siècle - Éliphas LéviExtrait de "Histoire de la magie" - Éliphas Lévi

    Les contes de l'ogre et de Croquemitaine furent réalisés et surpassés par les actions de ce fantastique scélérat, et son histoire est restée dans la mémoire des enfants sous le nom de la Barbe Bleue.
    Gilles de Laval, seigneur de Raiz, avait en effet la barbe si noire, qu'elle semblait être bleue comme on peut le voir par son portrait qui est au musée de Versailles, dans la salle des Maréchaux ; c'était un maréchal de Bretagne, brave parce qu'il était Français, fastueux, parce qu'il était riche, et sorcier parce qu'il était fou.
    Le dérangement des facultés du seigneur de Raiz se manifesta d'abord par une dévotion luxueuse et d'une magnificence outrée. Il ne marchait jamais que précédé de la croix et de la bannière ; ses chapelains étaient couverts d'or et parés comme des prélats ; il avait chez lui tout un collège de petits pages ou d'enfants de choeur toujours richement habillés. Tous les jours un de ces enfants était mandé chez le maréchal, et ses camarades ne le voyaient pas revenir : un nouveau venu remplaçait celui qui était parti et il était sévèrement défendu aux enfants de s'informer du sort de tous ceux qui disparaissaient ainsi et même d'en parler entre eux.

    Le maréchal faisait prendre ces enfants à des parents pauvres, qu'on éblouissait par des promesses, et qui s'engageaient à ne jamais plus s'occuper de leurs enfants, auxquels le seigneur de Raiz assurait, disait-il, un brillant avenir.
    Or, voici ce qui se passait : La dévotion n'était qu'un masque et servait de passeport à des pratiques infâmes.

    Le maréchal, ruiné par ses folles dépenses, voulait à tout prix se créer des richesses ; l'alchimie avait épuisé ses dernières ressources, les emprunts usuraires allaient bientôt lui manquer ; il résolut alors de tenter les dernières expériences de la magie noire, et d'obtenir de l'or par le moyen de l'enfer.
    Un prêtre apostat, du diocèse de Saint-Malo, un Florentin, nommé Prélati, et l'intendant du maréchal, nommé Sillé, étaient ses confidents et ses complices. Il avait épousé une jeune fille de grande naissance et la tenait pour ainsi dire renfermée dans son château de Machecoul : il y avait dans ce château une tourelle dont la porte était murée. Elle menaçait ruine disait le maréchal et personne n'essayait jamais d'y pénétrer.
    Cependant madame de Raiz, que son mari laissait souvent seule pendant la nuit, avait aperçu des lumières rougeâtres aller et venir dans cette tour.
    Elle n'osait pas interroger son mari, dont le caractère bizarre et sombre lui inspirait la plus grande terreur.
    Le jour de Pâques de l'année 1440, le maréchal, après avoir solennellement communié dans sa chapelle, prit congé de la châtelaine de Machecoul, en lui annonçant qu'il partait pour la terre sainte ; la pauvre femme ne l'interrogea pas davantage, tant elle tremblait devant lui ; elle était enceinte de plusieurs mois. Le maréchal lui permit de faire venir sa soeur près d'elle, afin de s'en faire une compagnie pendant son absence. Madame de Raiz usa de cette permission, et envoya quérir sa soeur ; Gilles de Laval monta ensuite à cheval et partit.
    Madame de Raiz confia alors à sa soeur ses inquiétudes et ses craintes. Que se passait-il au château ? Pourquoi le seigneur de Raiz était-il si sombre ? Pourquoi ces absences multipliées ? Que devenaient ces enfants qui disparaissaient tous les jours ? Pourquoi ces lumières nocturnes dans la tour murée ? Ces questions surexcitèrent au plus haut degré la curiosité des deux femmes.

    Comment faire, pourtant. Le maréchal avait expressément défendu qu'on s'approchât de la tour dangereuse, et, avant de partir, il avait formellement réitéré cette défense.
    Il devait exister une entrée secrète : madame de Raiz et sa soeur Anne la cherchèrent ; toutes les salles basses du château furent explorées, coin par coin et pierre par pierre ; enfin dans la chapelle, et derrière l'autel, un bouton de cuivre, caché dans un fouillis de sculpture, céda sous la pression de la main, une pierre se renversa, et les deux curieuses, palpitantes purent apercevoir les premières marches d'un escalier.
    Cet escalier conduisit les deux femmes dans la tour condamnée.
    Au premier étage, elles trouvèrent une sorte de chapelle dont la croix était renversée et les cierges noirs ; sur l'autel était placée une figure hideuse représentant sans doute le démon.
    Au second, il y avait des fourneaux, des cornues, des alambics, du charbon, enfin tout l'appareil des souffleurs.
    Au troisième, la chambre était obscure ; on y respirait un air fade et fétide qui obligea les deux jeunes visiteuses à ressortir. Madame de Raiz se heurta contre un vase qui se renversa, et elle sentit sa robe et ses pieds inondés d'un liquide épais et inconnu ; lorsqu'elle revint à la lumière du palier, elle se vit toute baignés de sang.
    La soeur Anne voulait s'enfuir, mais chez madame de Raiz la curiosité fut plus forte que l'horreur et que la crainte ; elle redescendit, prit la lampe de la chapelle infernale et remonta dans la chambre du troisième étage : la un horrible spectacle s'offrit à sa vue.
    Des bassines de cuivre pleines de sang étaient rangées par ordre le long des murailles, avec des étiquettes portant des dates, et au milieu de la pièce, sur une table de marbre noir, était couché le cadavre d'un enfant récemment égorgé.

    Une des bassines avait été renversée par madame de Raiz, et un sang noir s'était largement répandu sur le parquet en bois vermoulu et mal balayé.
    Les deux femmes étaient demi-mortes d'épouvante. Madame de Raiz voulut à toute force effacer les indices de son indiscrétion ; elle alla chercher de l'eau et une éponge pour laver les planches, mais elle ne fit qu'étendre la tache qui, de noirâtre qu'elle était, devenait sanguinolente et vermeille... Tout à coup une grande rumeur retentit dans le château ; on entend crier les gens qui appellent madame de Raiz, et elle distingue parfaitement ces formidables paroles : «Voici monseigneur qui revient !» Les deux femmes se précipitent vers l'escalier, mais au même instant elles entendent dans la chapelle du diable un grand bruit de pas et de voix ; la soeur Anne s'enfuit en montant jusqu'aux créneaux de la tour ; madame de Raiz descend en chancelant et se trouve face à face avec son mari, qui montait suivi du prêtre apostat et de Prélati.
    Gilles de Laval saisit sa femme par le bras sans lui rien dire et l'entraîne dans la chapelle du diable ; alors Prélati dit au maréchal : «Vous voyez qu'il le faut, et que la victime est venue d'elle-même.-Eh bien ! soit, dit le maréchal ; commencez la messe noire.»
    Le prêtre apostat se dirigea vers l'autel, M. de Raiz ouvrit une petite armoire pratiquée dans l'autel même et y prit un large couteau, puis il revint s'asseoir près de sa femme à demi évanouie et renversée sur un banc contre le mur de la chapelle ; les cérémonies sacrilèges commencèrent.
    Il faut savoir que M. de Raiz, au lieu de prendre, en partant, la route de Jérusalem, avait pris celle de Nantes où demeurait Prélati ; il était entré comme un furieux chez ce misérable, en le menaçant de le tuer s'il ne lui donnait pas le moyen d'obtenir du diable ce qu'il lui demandait depuis si longtemps.

    Prélati pour gagner un délai lui avait dit que les conditions absolues du maître étaient terribles et qu'il fallait avant tout que le maréchal se décidât à sacrifier au diable son dernier enfant arraché de force du sein de sa mère. Gilles de Laval n'avait rien répondu, mais il était revenu sur-le-champ à Machecoul, entraînant après lui le sorcier florentin avec le prêtre son complice. Il avait trouvé sa femme dans la tour murée et l'on sait le reste.
    Cependant la soeur Anne oubliée sur la plate-forme de la tour et n'osant redescendre, avait détaché son voile et faisait au hasard des signaux de détresse, auxquels répondirent deux cavaliers suivis de quelques hommes d'armes qui galopaient vers le château ; c'étaient ses deux frères qui, ayant appris le prétendu départ du sire de Laval pour la Palestine, venaient visiter et consoler madame de Raiz. Ils entrèrent bientôt avec fracas dans la cour du château ; Gilles de Laval interrompant alors l'horrible cérémonie, dit à sa femme : «Madame, je vous fais grâce, et il ne sera plus question de ceci si vous faites ce que je vais vous dire :
    »Retournez à votre chambre, changez d'habits et venez me rejoindre dans la salle d'honneur où je vais recevoir vos frères ; si devant eux vous dites un mot ou que vous leur fassiez soupçonner quelque chose, je vous ramène ici après leur départ, et nous reprendrons la messe noire où nous l'avons laissée, c'est à la consécration que vous devez mourir.
    Regardez bien où je dépose le couteau.»

    Il se lève alors, conduit sa femme jusqu'à la porte de sa chambre et descend à la salle d'honneur, où il reçoit les deux gentilshommes avec leur suite, leur disant que sa femme s'apprête et va venir embrasser ses frères.
    Quelques instants après, en effet, paraît madame de Raiz, pâle comme une trépassée. Gilles de Laval ne cessait de la regarder fixement et la dominait du regard : «Vous êtes malade ma soeur ?-Non, ce sont les fatigues de la grossesse...» Et tout bas la pauvre femme ajoutait : «Il veut me tuer, sauvez-moi...» Tout à coup la soeur Anne, qui était parvenue à sortir de la tour, entre dans la salle en criant : «Emmenez-nous, sauvez-nous, mes frères, cet homme est un assassin ;» et elle montrait Gilles de Laval.
    Le maréchal appelle ses gens à son aide, l'escorte des deux frères entoure les deux femmes et l'on met l'épée à la main ; mais les gens du seigneur de Raiz, le voyant furieux, le désarment au lieu de lui obéir. Pendant ce temps madame de Raiz, sa soeur et ses frères gagnent le pont-levis et sortent du château.
    Le lendemain, le duc Jean V fit investir Machecoul, et Gilles de Laval qui ne comptait plus sur ses hommes d'armes se rendit sans résistance. Le parlement de Bretagne l'avait décrété de prise de corps comme homicide ; les juges ecclésiastiques s'apprêtèrent à le juger d'abord comme hérétique, sodomite et sorcier. Des voix, que la terreur avait tenues longtemps muettes, s'élevèrent de tous côtés pour lui redemander les enfants disparus. Ce fut un deuil et une clameur universelle dans toute la province ; on fouilla les châteaux de Machecoul et de Chantocé, et l'on trouva des débris de plus de deux cents squelettes d'enfants ; les autres avaient été brûlés et consumés en entier.
    Gilles de Laval parut devant ses juges avec une suprême arrogance.

    -«Qui êtes-vous ? lui demanda-t-on, suivant la coutume.-Je suis Gilles de Laval, maréchal de Bretagne, seigneur de Raiz, de Machecoul, de Chantocé et autres lieux. Et vous qui m'interrogez, qui êtes-vous ?-Nous sommes vos juges, les magistrats en cour d'Église.-Vous, mes juges ! allons donc ; je vous connais mes maîtres ; vous êtes des simoniaques et des ribauds ; vous vendez votre dieu pour acheter les joies du diable. Ne parlez donc pas de me juger, car si je suis coupable vous êtes certainement mes instigateurs et mes complices, vous qui me deviez le bon exemple.-Cessez vos injures, et répondez-nous !-J'aimerais mieux être pendu par le cou que de vous répondre ; je m'étonne que le président de Bretagne vous laisse connaître ces sortes d'affaires ; vous interrogez sans doute pour vous instruire et faire ensuite pis que vous n'avez encore fait.»
    Cette hauteur insolente tomba cependant devant la menace de la torture. Il avoua alors, devant l'évêque de Saint-Brieux et le président Pierre de l'Hôpital, ses meurtres et ses sacrilèges ; il prétendit que le massacre des enfants avait pour motif une volupté exécrable qu'il cherchait pendant l'agonie de ces pauvres petits êtres. Le président parut douter de la vérité et questionna de nouveau le maréchal.-Hélas ! dit brusquement celui-ci, vous vous tourmentez inutilement et moi avec.-Je ne vous tourmente point, répliqua le président ; ains je suis moult émerveillé de ce que vous me dites et ne m'en puis bonnement contenter, ainçois je désire, et voudrois en savoir par vous la pure vérité.» Le maréchal lui répondit : «Vraiment il n'y avait ni autre cause, ni intention que ce que je vous ai déjà dit ; que voulez-vous davantage, ne vous en ai-je pas assez avoué pour faire mourir dix mille hommes ?»
    Ce que Gilles de Raiz ne voulait pas dire, c'est qu'il cherchait la pierre philosophale dans le sang des enfants égorgés.

    C'était la cupidité qui le poussait à cette monstrueuse débauche ; il croyait, sur la foi de ses nécromants, que l'agent universel de la vie devait être subitement coagulé par l'action et la réaction combinées de l'outrage à la nature et du meurtre ; il recueillait ensuite la pellicule irisée qui se formait sur le sang lorsqu'il commençait à se refroidir, lui faisait subir diverses fermentations et mettait digérer le produit dans l'oeuf philosophique de l'athanor, en y joignant du sel, du soufre et du mercure. Il avait tiré sans doute cette recette de quelques-uns de ces vieux grimoires hébreux, qui eussent suffi s'ils avaient été connus pour vouer les Juifs à l'exécration de toute la terre.
    Dans la persuasion où ils étaient que l'acte de la fécondation humaine attire et coagule la lumière astrale en réagissant par sympathie sur les êtres soumis au magnétisme de l'homme, les sorciers israélites en étaient venus à ces écarts que leur reproche Philon, dans un passage que rapporte l'astrologue Gaffarel. Ils faisaient greffer leurs arbres par des femmes qui inséraient la greffe pendant qu'un homme se livrait sur elles à des actes outrageants pour la nature. Toujours, lorsqu'il s'agit de magie noire, on retrouve les mêmes horreurs et l'esprit de ténèbres n'est guère inventif.
    Gilles de Laval fut brûlé vif dans le pré de la Magdeleine, près de Nantes ; il obtint la permission d'aller à la mort avec tout le faste qui l'avait accompagné pendant sa vie, comme s'il voulait vouer à toute l'ignominie de son supplice le faste et la cupidité qui l'avaient si complètement dégradé et si fatalement perdu.

    Source: http://www.atramenta.net/lire/oeuvre11102-chapitre48889.html


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